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Souvenirs : “la nourriture des Abadiens”

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Nous poursuivons notre chronique sur la vie à l’Abadie dans les années 1950, en évoquant le mode d’alimentation de nos ancêtres dans cette période.

L’alimentation est aujourd’hui un thème de débat dans les médias et dans tous les milieux. Nos aïeuls abadiens observeraient sans doute ces controverses avec un sourire ironique, car pour eux la question n’était pas : ” que faut-il manger ? ” mais ” aurons-nous assez de nourriture  demain pour toute la famille ” ?

En effet, les habitants de la colline se nourrissaient essentiellement de ce qu’ils produisaient dans leur exploitation agricole. Ils étaient donc à la merci de la météo, des fléaux microbiens et de la saisonnalité des fruits et des légumes. Le menu des repas pouvait donc varier selon les circonstances.

Seul le petit-déjeuner était immuable : un bol de café au lait (le lait de la vache ou celui des chèvres de la ferme) avec des tartines de pain recouvertes de confiture (” faite maison “) ou de beurre. Le casse-croûte du matin ? Un morceau de pain avec du fromage, ou un fruit. Parfois nos paysans retournaient chez eux pour faire un ” bagnarotou “, un plat de tomates crues, à l’huile, dans lequel chacun plongeait ses doigts avec un morceau de pain en guise de fourchette.

À midi le menu variait selon la saison. En été la salade de tomates était l’entrée rituelle, suivie d’une assiette de pâtes. La viande n’était consommée que quelquefois : le boucher ambulant, M. MASSA, ne passait que deux fois par semaine sur la colline, avec sa petite fourgonnette Juva 4 ; faute de frigo, on ne pouvait conserver la viande plus d’une journée. L’épicier faisait sa tournée 3 jours par semaine : son fourgon Citroën apportait le pain et quelques denrées nécessaires : riz, pâtes, café, farine, beurre, chocolat, biscuits, sel, poivre, sucre, etc.

Le repas méridien se terminait par toutes sortes de fruits cueillis souvent le matin même (cf notre rubrique du  09/04/2018). Le soir, le repas estival débutait également par des tomates, ou plus rarement de la charcuterie ou du pâté. Il se poursuivait par la traditionnelle soupe de légumes, parfois remplacée par des légumes bouillis : courgette, carottes, blettes, haricots verts, accompagnés généralement de pommes de terre. Certains de ces légumes étaient préparés en omelette avec les œufs du poulailler. Fromage et/ou fruit complétaient le dîner.

À partir du mois d’Octobre, les fruits et légumes frais deviennent plus rares ; nos anciens recourent aux choux, blancs et verts, aux haricots secs, aux fèves, et en dessert aux noix, noisettes, amandes et figues sèches. Les pommes de terre et les pâtes sont beaucoup consommées, parfois dans le même plat.  Il arrivait aussi que, pour éviter le gaspillage, l’on mange du pain bouilli agrémenté d’huile d’olive.

Pour assaisonner leurs plats, nos anciens utilisaient aussi de la sauce tomate, faite avec de petites tomates en grappe, qui murissaient, suspendues aux poutres des maisons, telles des guirlandes multicolores allant du vert au rouge au fil des semaines.

Le dimanche et les jours de fête le menu était plus alléchant : les épouses préparaient les pâtes fraiches, les raviolis, le lapin au civet, les gances ou la tourte de blette.

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Un repas sous la tonnelle

Une fois par an, en été, les Abadiens préparaient l’un des mets les plus succulents qui soient : le menon (” lou menoun “) : de la viande de chevreau cuite en sauce tomate que l’on dégustait accompagnée de poivrons rouges et de pâtes fraiches ( les fameuses ” parpaïola verdi “). Pour ces repas hors de l’ordinaire, outre le vin rouge maison consommé quotidiennement, on sortait les apéritifs, le vin blanc pour le dessert, suivi du digestif, la ” branda ” (le marc).

Mis à part ces ” extras “, la cuisine de cette époque était une cuisine de pauvres. Mais elle présentait deux avantages :

  • les fruits et les légumes avaient du goût
  • ils étaient ” bios ” : les engrais chimiques et les insecticides étaient peu ou pas utilisés. L’engraissage s’effectuait avec du fumier et du jus de latrines.

Le mode de vie des Abadiens de cette époque en faisait des ” écolos ” avant l’heure : ils se déplaçaient à pied ou en charrette, et ils ne jetaient rien ; les restes de repas étaient donnés aux animaux de la ferme : chien, chat, poules, lapins. Les papiers d’emballage de la nourriture achetée en vrac chez les commerçants  servaient à allumer le feu de bois, de même que les journaux (utilisés aussi comme P.Q).

Quant aux bouteilles, elles étaient conservées, pour contenir le vin et l’huile ou ramenées aux commerçants (en consigne).

Tout cela explique qu’en ce temps là, il n’était point besoin pour les communes d’organiser la collecte des ordures ménagères et autres déchets. Il est vrai que la société de consommation commençait à peine à s’étendre à l’Abadie.

Denis SARETTA